Chapitre 17

La route s’était détériorée. Vandien se pencha en avant sur son siège, s’efforçant de voir au-delà du dos luisant de sueur des chevaux gris. Mais il n’arrivait pas à distinguer la source de cette étendue soudainement marécageuse ni la distance à laquelle elle s’étendait devant eux. Hollyika, bien sûr, était invisible.

Vandien fit transiter de petites secousses d’encouragement à l’attelage par le biais des traits. Il y avait de l’ironie dans cette situation, réalisa-t-il, comme il y en avait eu durant toute la durée de son voyage au-delà de la porte. Mais cela ne le faisait pas sourire. D’habitude, c’était lui qui s’impatientait devant l’allure tranquille du chariot et s’élançait au galop pour reconnaître le terrain tandis que Ki restait assise sur le siège surélevé pour encourager l’attelage à passer les endroits difficiles. Et voilà qu’il se retrouvait maintenant la chemise collée au corps tandis que les bêtes progressaient lentement dans la boue noire et gluante.

La route leur avait fait descendre toute la vallée du Limbreth, en passant devant les pierres en rangs serrés puis en contournant le haut des collines. Après cela, l’état du chemin n’avait cessé d’empirer. L’herbe et la mousse de chaque côté de cette portion étaient d’un jaune tirant sur le gris ; elles dépérissaient. C’était la première fois que Vandien remarquait un tel problème dans le monde du Limbreth. Il se mit à mâcher les poils de sa moustache mal peignée tout en regardant les chevaux tirer sur leurs colliers. La route était restée solide et agréable jusqu’à ce qu’ils soient hors de vue du Limbreth. Leurs gemmes continuaient cependant de luire à l’horizon. Soudain, l’une des roues s’enfonça dans un trou boueux.

— Bon sang ! rugit Vandien.

Mais l’attelage continua à tirer fermement et le chariot reprit sa progression. Vandien essuya la sueur qui lui coulait sur le front et jeta un regard loin sur la route. Celle-ci retournait vers les collines sur un chemin en pente régulière. Une telle montée, associée à l’amollissement de la voie, risquait de s’avérer impraticable pour l’attelage. Et rien n’indiquait que la route allait s’améliorer.

Le cheval noir refit son apparition, trottant tranquillement dans sa direction tandis que des mottes de terre boueuses s’envolaient sous ses sabots écarlates. Hollyika montait haut et avec grâce. La tête de la Brurjan était tournée, elle regardait derrière son épaule.

— Hollyika, appela Vandien. Je vais m’arrêter pour un moment et laisser les bêtes respirer.

Elle ne répondit pas mais fit effectuer à son cheval une boucle gracieuse pour se placer au niveau du siège du chariot. Celui-ci s’immobilisa et l’attelage épuisé émit un reniflement reconnaissant. Vandien se prit la tête entre les mains et se frotta les yeux. La pénombre perpétuelle de l’endroit lui donnait l’impression d’être fatigué en permanence. Il aurait bien aimé pouvoir contempler cet endroit sous un rayon de soleil, juste une fois.

— Pendant combien de temps la route est-elle aussi mauvaise ?

Elle haussa les épaules et lui décocha une grimace de Brurjan.

— Pas très longtemps. A l’endroit où ça commence vraiment à monter, les choses sont encore pires.

Noir s’agita légèrement et ses sabots émirent des bruits gluants.

— Les bas-côtés ne valent pas mieux que la route proprement dite, indiqua Hollyika devant le regard inquisiteur de Vandien. Une source souterraine, peut-être. Je vois tes roues s’enfoncer alors même que nous sommes là à discuter.

— Un coup du Limbreth, à mon avis.

— Peu importe. (Elle haussa encore les épaules.) La cause ne compte guère, ce qui est important ce sont les obstacles que nous devons surmonter.

— C’est vrai.

Vandien plongea son regard dans les yeux de Hollyika. Ils étaient vifs, sombres et sages à leur manière dure. Vandien posa abruptement la question :

— Pourquoi est-ce qu’elle continue ? Vers quel but ?

— Vers ce que le Limbreth lui a dit de faire.

— Mais, et moi ?

Il n’avait pas réussi à empêcher son chagrin et sa colère de percer dans sa voix.

— C’est comme si elle ne m’avait jamais connu, ou ne s’était jamais souciée de ses chevaux, elle est partie, comme ça !

Ses yeux sombres fixèrent ceux de Hollyika.

— Pendant qu’elle était avec toi, est-ce qu’elle a même dit un mot à mon sujet ?

Hollyika se décala légèrement sur sa selle.

— Si tu me laissais faire, commença-t-elle d’une voix basse et raisonnable, je pourrais t’emmener à l’intérieur de ce chariot, te coucher sur le dos et te faire tout oublier à propos de Ki. Pendant un moment, en tout cas.

Il détourna le regard, secouant la tête de consternation.

— Ce n’est pas ce que je veux, lâcha-t-il, sans savoir comme s’expliquer.

— Je n’ai pas dit que je voulais le faire. Je disais simplement que, si l’opportunité m’en était donnée, je pourrais le faire. Ton esprit et tes sens seraient tellement concentrés sur moi que pendant ce temps, tu ne penserais plus du tout à Ki, quels que soient tes sentiments pour elle. Après, elle se rappellerait à ton bon souvenir. Peut-être. (Un nouveau sourire carnassier.) Pour l’instant, le Limbreth remplit son esprit et ses sens. Ce qu’elle ressentait pour toi par le passé est couvert, écrasé par une autre présence. Tu comprends ce que je suis en train de te dire ?

— Je crois, oui. Je crois que tu dis, très poliment, que Ki n’a jamais mentionné mon nom.

Je ne dirai plus jamais que les Brurjan manquent de courtoisie, songea-t-il tristement.

— Bon sang, qui écoutait de toute façon ? Nous étions toutes les deux remplies par les Limbreth. On ne parlait qu’à eux, même si on pensait converser l’une avec l’autre. Je ne me souviens pas de la moitié des choses que j’ai dites. Alors les babillages de la Romni, tu penses... Tant que j’étais remplie par le Limbreth, tout le reste venait au second plan. Je me sentais bien. Partout en moi. Quand je pensais à des choses qui comptaient pour moi avant, comme Noir, j’étais reconnaissante au Limbreth de m’avoir éclairée sur la véritable nature de l’amour et de m’avoir montré que si je l’aimais vraiment, je devais lui rendre sa liberté. Et pour ma part, je devais reprendre mon chemin vers le Limbreth, pour me réaliser et trouver la paix. Tu vois le genre ? Mais à l’époque, j’y croyais, et Ki est toujours comme ça. Encore ces saloperies de pensées et de sentiments dans lesquels vous, les humains, vous complaisez tant. Écoute, Vandien, elle est partie loin de toi. C’est clair. Tu sais ce qu’elle fait. Elle continue de s’éloigner de toi. Donc tu sais ce qu’il faut faire. Aller la chercher. Tout est tellement plus simple sans ces conneries de «je pense » et de «je ressens ».

— Mais, et ses désirs à elle ? Ne suis-je pas supposé me préoccuper de ses désirs ?

— Non, bon sang. Ki peut le faire elle-même. Lorsqu’on la trouvera, tu pourras lui dire : « Je veux que tu viennes avec moi ». Si elle dit « non », tu pourras te battre avec elle. Celui qui l’emportera, l’emportera. C’est simple.

— Ça doit être bien d’être un Brurjan.

Un regard bizarre, suivi d’un nouveau sourire carnassier.

— C’est bien d’être n’importe quoi, tant qu’on l’est et qu’on ne passe pas son temps à y penser. Écoute, on n’a pas le temps pour tout ça. Tu as besoin d’aide avec le harnais ?

Vandien se redressa sur son siège et examina l’attelage.

— Ça m’a l’air d’aller.

— Bien sûr que ça va... tant que tu n’as pas l’intention d’aller où que ce soit.

Vandien jeta un coup d’œil sur le côté du chariot : les roues s’étaient encore enfoncées plus profondément dans la boue. Il jaugea le phénomène d’un œil expert.

— C’est plutôt moche, mais ces bêtes pourront s’en sortir malgré tout. Ce sera lent mais elles y arriveront.

— A travers ça ?

Hollyika était sceptique, elle désignait du doigt un point plus haut sur la route.

— Je crois que oui, et je suis prêt à tenter le coup. J’ai déjà fait grimper des collines plus ardues que celle-ci à ce chariot.

— Vraiment ? Et moi j’ai déjà chargé à travers des formations qui offraient plus de résistance que celle-ci. Mais même ensemble, je doute que nous puissions faire les deux à la fois. Regarde-les.

Vandien suivit son regard. Au début, les ténèbres l’empêchèrent de distinguer quoi que ce soit. Il aperçut un mouvement lumineux si ténu qu’il crut d’abord à un mauvais tour joué par ses yeux fatigués. Puis il finit par les repérer grâce à la luminescence de leur chevelure et aux reflets dans leurs yeux. Un groupe de fermiers, portant chacun une sorte d’outil de grande taille sur l’épaule.

— Ce doit être un groupe de récolteurs, qui se déplacent de ferme en ferme.

— Non. (La voix de Hollyika était sans appel.) J’ai chevauché jusqu’à eux, je les ai salués, ils n’ont pas répondu. Mais dès que je me suis trouvée à portée, ils ont commencé à faucher l’air de leurs bâtons. Tu veux conduire ton chariot au sommet d’une colline boueuse à travers ça ?

Les yeux de Vandien allaient des fermiers aux roues du chariot. Il eut soudain mal au cœur. Il baissa les yeux. La boue arrivait maintenant à hauteur des moyeux. Un chariot ne pouvait pas s’enfoncer aussi vite dans la boue ! Et pourtant c’était ce qui était en train de se passer. Avec des leviers, des brosses et beaucoup de temps, il aurait pu sortir de là. Mais il n’avait rien de tout ça.

— Je ne peux pas quitter le chariot, lança-t-il d’un air têtu.

— Pourquoi ? Ton cul serait-il collé au siège ? Ces fermiers vont plus vite que tu ne pourrais le croire. Tu dois abandonner soit ton chariot, soit ton corps. Bon sang, on aura même de la chance si on arrive à faire passer les chevaux.

Tout en parlant, elle était descendue à terre et avait commencé à libérer l’attelage du chariot. Vandien la regardait faire tout en serrant et desserrant les poings. Les couleurs vives du chariot étaient atténuées dans la pénombre et il semblait hors de propos, mal conçu, pas du tout à sa place sous les cieux gris. Mais cet endroit mal conçu était malgré tout devenu sa maison ; trop de choses s’étaient produites à l’intérieur de la minuscule cabine pour qu’il l’abandonne ici.

Pourtant, il devait le laisser derrière lui et cette idée lui tordait les tripes. Il finit par serrer les dents, prendre une inspiration et accepter la nécessité de cet abandon. Sa rapière. Il devait la récupérer, ainsi que de la nourriture pour eux deux, sa gourde, et des vêtements pour Ki. Il ignora résolument tous les bibelots et les souvenirs de leur vie commune. Ils allaient devoir voyager léger. Aux objets qu’il avait récupérés, il ajouta un sac de céréales prélevé à l’arrière du chariot et chargea le tout sur le dos d’un Sigurd méfiant. Hollyika avait préparé une longe pour Sigurd et raccourci les rênes sur la bride de Sigmund. Alors que Vandien grimpait sur le dos de Sigmund, Hollyika hocha brièvement la tête.

— Au moins, tu apprends vite.

Les silhouettes des fermiers n’étaient plus voilées par le crépuscule. Vandien en dénombra huit, hommes et femmes, qui s’avançaient d’un air résolu. Leurs visages étaient calmes, leurs regards fixés droits devant eux. Ils n’apostrophaient pas Vandien et Hollyika, ni ne conversaient entre eux. Ils progressaient aussi silencieusement que des songes.

— Ils n’ont pas l’air si formidables, marmonna Vandien à mi-voix.

La colère se mit à bouillonner en lui. La Brurjan l’avait-elle trompé pour le forcer à abandonner le chariot de Ki ?

— Suis-moi, gronda-t-elle.

Elle se pencha en avant sur sa selle et Noir s’élança soudain au galop. Elle chevaucha droit sur eux. Plusieurs coups de talons incitèrent Sigmund à se lancer dans un petit galop pesant, suivi de mauvaise grâce par Sigurd. La guerrière s’éloignait rapidement d’eux.

Et les fermiers continuaient d’avancer d’un pas régulier sur la route. Vandien fixa son regard sur eux tout en se cramponnant à sa monture. Ils avaient levé leurs bâtons. Mais ils ne s’étaient pas écartés, ni mis en position défensive. Ni leurs yeux ni leurs visages ne semblaient habités par l’ardeur de la bataille. Il n’y eut ni cri de guerre, ni défi. Regroupés, ils descendaient la route à la rencontre du cheval qui les chargeait.

— Faites place ! rugit Hollyika.

Mais ils se contentèrent d’agiter leurs armes. Puis elle se trouva parmi eux et Vandien en fut malade. Le destrier força le passage, faisant voler des corps silencieux de chaque côté de la route. Vandien entendit cependant quelques coups de bâton faire mouche sur la cavalière. Deux silhouettes étaient étendues, immobiles, sur la route, mais aucun cri ne s’éleva. Vandien était trop loin derrière Hollyika. Ils étaient prêts à la recevoir à présent, leurs yeux toujours aussi froids. Sigmund agita la tête et tenta de contourner cette barricade humaine. Un bâton frappa rudement l’épaule de Vandien. Il se cramponna à la crinière de Sigmund, réalisant que lui seul était la cible de ces attaques, pas les chevaux. Un autre coup l’atteignit à la hanche, et sa jambe fut engourdie jusqu’au genou. Les fermiers l’encerclèrent. Et puis, soudain, Noir et Hollyika bondirent au milieu des attaquants.

— Continue d’avancer, idiot ! lui hurla-t-elle.

Il entraperçut les sabots écarlates qui fendaient l’air pour abattre les fermiers. Puis Sigmund s’engouffra de son propre chef dans le passage que Hollyika avait créé pour eux, tirant Sigurd derrière lui. Vandien et les chevaux gris avaient traversé l’obstacle et dévalaient à présent la route noire détrempée.

Il entendit les bruits de sabots humides de Noir tandis que Hollyika le rattrapait. Vandien lui décocha un coup d’œil tout en continuant d’agripper fermement la crinière qui flottait devant lui. Le galop pesant de sa monture résonnait comme le tonnerre à ses oreilles. Vandien n’était pas très versé dans la lecture des expressions faciales des Brurjan mais il lui trouva l’air sinistre et malade. Lorsqu’ils eurent atteint le sommet de la première longue côte, elle tira les rênes de son destrier noir. Les chevaux gris ralentirent le pas pour rester à sa hauteur, sans que Vandien ne leur ait rien demandé. Hollyika les maintint tous au pas. Au moment où Vandien ouvrait la bouche pour parler, elle se tourna vers lui.

— Ils ne nous suivront pas, dit-elle d’un ton lugubre.

Il referma la bouche.

La route continuait. Au début, ils chevauchèrent sur les bords de la voie, jusqu’à ce que les mousses et l’herbe déjà détrempées ne se transforment en marais. Les terres tout autour d’eux étaient sauvages et désertées. La route et ses bas-côtés étaient devenus un véritable marécage, jusqu’aux haies de buissons épineux qui égratignaient et blessaient les chevaux lorsque ceux-ci tentaient de les traverser.

— Ki n’aurait jamais emprunté ce chemin, dit Vandien.

Ce à quoi Hollyika répliqua :

— Il a bien fallu.

Ils continuèrent donc, encore et encore, jusqu’à atteindre, enfin, le sommet de la dernière colline. Ils baissèrent alors les yeux vers une vallée grise plongée dans l’ombre. Le corps de Vandien lui soufflait qu’ils étaient au cœur de la nuit. Ils s’arrêtèrent dans un accord silencieux pour contempler cette vallée crépusculaire. A partir de là, la route allait tout droit, toujours pleine de boue, mais implacablement droite. Elle traversait bois et pâturages, champs et prairies, tantôt visible, tantôt dissimulée, jusqu’à l’endroit où elle émergeait pour croiser le ruban noir d’une autre voie. Et sur celle-ci se trouvait un pont. Non, le pont, celui que Vandien avait tant admiré la première fois qu’il l’avait vu. À cette époque, aucune autre route ne croisait cette voie ; il en était certain.

— Mais à présent, c’est le cas, fit observer Hollyika. Les Limbreth.

Elle poussa son cheval en avant et ils entamèrent leur descente. Vandien pouvait sentir la tension dans l’arrière-train de l’animal sous ses jambes, qui glissait autant qu’il marchait le long de la pente. Vandien laissa Hollyika partir en avant puis fit descendre les chevaux gris. La pente n’était vraiment escarpée que sur une courte distance avant de s’adoucir le long d’une prairie à flanc de colline. De petits animaux à cornes y paissaient, qui s’enfuirent vers les arbres à leur arrivée. La route et le pont au loin étaient de nouveau dissimulés à leurs yeux par une barrière de végétation. Sur les côtés, les arbres à épines donnaient l’impression de vouloir se rapprocher de la route à chaque pas. De l’eau débordait par-dessus la surface du chemin boueux sur lequel les sabots des chevaux glissaient avec moult bruits de succion. Rapidement, les arbres commencèrent à incliner leurs branches au-dessus du cours d’eau que les chevaux en étaient venus à suivre. Si Hollyika avait remarqué le changement ou s’en inquiétait, elle ne le laissait pas voir. Vandien ne daigna pas parler lui non plus. Elle avait raison. Parfois il était plus simple d’agir, sans s’inquiéter de ce qui allait suivre.

Les arbres se firent plus clairsemés avant de disparaître. Avec une pointe de malaise, Vandien réalisa que le cours d’eau les entraînait à présent à travers des champs cultivés. Les fruits rouges et luisants pendaient en gouttelettes sur les vignes. Sigurd se jeta sur les feuillages comme un affamé et émit un reniflement de mécontentement lorsque Vandien l’obligea à reprendre sa route. Les chevaux gris étaient abattus, têtes baissées, avançant à pas lents. Même Hollyika était affaissée sur sa selle ridicule. Vandien s’aperçut qu’il avait de plus en plus de mal à garder les yeux ouverts.

L’allure traînante de Sigmund le berçait doucement et il se laissait aller. Il se força à relever brusquement la tête et se frotta les yeux pour essayer de se réveiller. Loin derrière les rangées de récoltes, on devinait la bosse sombre formée par une chaumière. Il sursauta en la voyant, ainsi que les individus qui se rassemblaient autour de la bâtisse.

— Hollyika ! appela-t-il à mi-voix.

Elle tira sur les rênes et ralentit pour se mettre à sa hauteur.

Ne leur prête aucune attention, lui ordonna-t-elle dans un chuchotement autoritaire.

— Ils nous regardent.

— Ils n’ont pas l’air d’être tout à fait en colère, non ? Ne t’occupe pas d’eux. Ils ne doivent pas avoir l’habitude de voir passer cinq intrus obscurs. Ne va pas au-devant des ennuis quand ce n’est pas nécessaire. Continue à avancer.

Sa monture reprit son avance sur lui et Vandien, désormais alerte, poussa Sigmund à accélérer le pas. Il tenta d’examiner la ferme et les personnages luminescents qui s’y trouvaient sans tourner la tête. Ils formaient un groupe assez important. Leurs cheveux luisaient dans la douceur du crépuscule, et chacun d’eux portait un long bâton. L’estomac de Vandien se contracta. Il n’arrivait pas à se sortir de l’esprit les silhouettes silencieuses étendues à terre qu’ils avaient laissées derrière eux sur la route. Il ne voulait plus rien voir de tel.

Noir hésita puis descendit à pas hésitants à l’intérieur de la ravine. Vandien mena Sigmund jusqu’au bord et attendit. Hollyika était assise avec légèreté sur le dos de son cheval et faisait corps avec lui, se penchant en même temps que lui tandis qu’il assurait ses sabots et se hissait de l’autre côté. Cheval et cavalière étaient revenus sur la route originelle et celle-ci était stable sous les sabots de Noir.

Vandien pressa Sigmund d’avancer et le cheval de trait descendit la pente aussi vivement qu’un éboulement. Il avait à peine rattrapé son élan initial que Sigurd déboula derrière eux. Un dernier effort, et ils furent de retour sur la route. Vandien jeta un coup d’œil en arrière vers l’endroit d’où ils étaient venus. Le passage qu’ils s’étaient frayé à travers les récoltes était parfaitement visible. Il coula un regard en direction de la chaumière. La foule n’était plus là. Vandien tourna sur lui-même pour essayer de retrouver sa trace.

— Ils sont rentrés à l’intérieur, l’informa Hollyika.

Ses yeux étaient rougis et les traits de son visage étirés par la fatigue. Pour une Brurjan, elle était émaciée au point que c’en était grotesque. Cela lui donnait une apparence presque humaine.

Elle a besoin de nourriture et de repos, songea Vandien. Elle est aux limites de son endurance.

Ce qu’elle avait pu manger lorsqu’ils avaient encore le chariot pourrait sans doute lui permettre de tenir un ou deux jours, sans toutefois être au mieux de sa forme. Sans rien dire, il tendit la main vers le sac de nourriture. Il en tira des morceaux de poisson séché à son intention, qu’elle accepta silencieusement, et quelques fruits séchés pour lui-même. Il aurait bien aimé goûter au poisson mais les fruits lui permettaient de se sustenter, alors qu’ils n’aideraient en rien Hollyika. Il sentit son regard peser sur lui tandis qu’il roulait et refermait le sac.

— On aura assez pour aller au bout, lui dit-il avec plus d’assurance qu’il n’en ressentait.

Elle hocha lentement la tête et enfourna une portion entière de poisson dans sa bouche. Ses yeux sombres se fixèrent soudain sur ceux de Vandien avec la violence d’une machine de siège.

— Arrête de me dévisager comme si tu voulais prendre soin de moi, cracha-t-elle. Ça me fiche encore plus la nausée que ton poisson. On ne devrait jamais rien manger après que le sang a coagulé.

— Je m’en souviendrai, répondit Vandien d’un ton paisible.

Elle le récompensa d’un sourire sauvage.

— Rejoignons le pont, lui dit-elle, en talonnant doucement son cheval noir.

 

Ki comprima la terre nourricière entre ses mains sveltes. Elle ferma les yeux et, par le biais de la conscience enchantée des Limbreth, elle sentit le potentiel de vie que renfermait la matière organique qu’elle tenait. Œufs d’insectes, graines, formes de vie plus minuscules qu’il n’était possible de l’imaginer, tout cela s’y trouvait. Et plus encore. Tout ce que les Limbreth lui avaient offert en plus. C’était comme un outil entre les mains de son esprit. Et elle, qui n’avait jamais sculpté le bois ou même fait de la peinture, se mit à créer. Cela allait devenir la première floraison de son jardin. Elle avait labouré l’endroit qu’elle avait choisi en rampant par-dessus à genoux, retournant le sol de ses mains. Cela lui avait pris un certain temps pour sélectionner la zone car elle avait eu envie de compléter le pont sans toutefois ne rien retirer à son attrait. Elle avait finalement décidé que le jardin serait visible depuis le sommet du pont et que l’on pourrait apercevoir les premières courbes de celui-ci depuis le jardin. Mais entre les deux se trouverait une section de la route d’où l’on pourrait choisir de regarder soit l’un, soit l’autre. Chacun pourrait donc être contemplé dans toute sa pureté ou comme les deux parties complémentaires d’un tout. Elle avait informé les Limbreth de son désir et ils lui avaient donné leur approbation. Ils avaient inscrit pour elle dans son esprit les limites nécessaires et elle avait commencé son labeur. Ramollir et retourner le sol lui avaient pris un long moment. La terre avait fini par s’incruster sous ses ongles, puis ses ongles eux-mêmes s’étaient usés à force de creuser. Les lignes de ses mains étaient noircies à présent, ses doigts craquaient douloureusement et saignaient de temps à autre. Mais les Limbreth empêchaient la douleur de la distraire. Elle s’était concentrée sur la tâche suivante, le déplacement de la terre, poignée par poignée, pour créer un dénivelé harmonieux. À présent, le sol soigneusement sculpté était prêt et n’attendait plus qu’elle.

Ki ferma ses yeux et ouvrit ceux que les Limbreth lui avaient offerts, ceux qui regardaient à l’intérieur des choses. Elle choisit des souvenirs d’une beauté extraordinaire dans son passé ; les Sœurs révélées à ses yeux dans toute la gloire argentée de la passe montagneuse ; les espaces constellés de lumières du vide où elle avait sauté avec Dresh ; le visage de Dalvi, l’homme le plus âgé de toutes les tribus Romni, de la sagesse plein les yeux ; une harpie écarlate penchée sur sa proie. Elle sélectionna ses images et une douzaine d’autres parmi ses souvenirs les plus marquants et elle les laissa se fondre les uns dans les autres. Elle se tendit vers leur essence, ce qui en eux l’avait laissée sans voix, prise entre la terreur et l’émerveillement. L’outil des Limbreth la trouva pour elle, et cette essence se mit à briller dans l’esprit de Ki.

Cela jaillit de la double poignée de terreau qu’elle tenait, cela prit forme et grandit dans la chaleur de ses deux mains. Ki vit la chose grandir dans son esprit, elle retint son souffle tandis que cela atteignait sa plénitude et la perfection entre ses mains. Pendant un instant, elle fut incrédule. Cela ne se pouvait pas. Une chose aussi merveilleuse ne pouvait pas provenir d’elle ; c’était au-delà du talent qu’une mortelle pouvait posséder.

— Ne doute pas, la gourmandèrent les Limbreth. Le doute bloque la créativité. Écarte-le de ton âme, et absorbe-toi dans l’action.

Ravie, Ki obéit.

La fleur se mit à scintiller, son éclat transperçant son âme. Cela renouvela en elle l’incroyable beauté qu’elle avait espéré se remémorer. Elle se prit à chérir le miracle qu’elle tenait entre ses mains, baignant dans un océan de stupéfaction béate.

— Assez ! lui murmurèrent les Limbreth.

Ki soupira. Elle s’agenouilla et déposa délicatement la fleur au sein du trou préparé dans la terre à son intention.

— Pousse, lui demanda-t-elle.

La fleur obéit, flot de vie scintillante se déroulant pour remplir la courbe voulue, sans aucune feuille pour s’étendre un peu trop loin ni aucune facette de pétale luisant pour sortir de l’espace que Ki avait visualisé. Celle-ci était terminée.

Ki dut marquer une pause. Elle ressentit un semblant de fatigue. Pendant un court instant, elle se sentit même épuisée. Quelque chose en elle venait de se vider. Mais lorsque son esprit perplexe commença à tâtonner à sa recherche, elle ne trouva que le réconfort chaleureux des Limbreth. Elle allait bien, tout se passait bien, et le jardin était commencé. Elle ne voulait pas cesser d’être avant de l’avoir terminé, n’est-ce pas ? Bien sûr que non. Elle devait donc reprendre immédiatement son labeur, sans se reposer. Cela avait si bien commencé. Qu’avait-elle choisi pour la suite ?

Ki fit quelques pas jusqu’à ressentir que l’endroit était le bon. Se baissant, elle souleva deux nouvelles poignées de terre. A nouveau, elle sentit tout le potentiel que cette terre recelait et elle se détendit, sachant d’ores et déjà quelle forme elle allait y imprimer. Chaleur ; le sein doux de sa mère contre sa joue, remplissant sa bouche de lait sucré ; une litière de chatons endormis dans ses jupes ; des baies mûres cueillies et dévorées encore chaudes sous les rayons du soleil.

— Ki !

Elle sursauta en attendant l’appel et la terre s’échappa entre ses doigts, la vision envolée. Elle se tourna lentement en clignant des yeux comme si elle avait été soudain réveillée par une lumière vive. Pendant un long moment, elle ne vit personne ; puis ses yeux repérèrent un mouvement, puis enfin des silhouettes. Celles-ci étaient si sombres que c’en était grotesque. Des noms lui vinrent à l’esprit, mais sans aucun sentiment associé. C’était Hollyika la Brurjan à califourchon sur un cheval, et Vandien qui en chevauchait un autre. Un troisième animal était maintenu prisonnier au bout d’une longe. Ils approchaient d’elle, apportant leurs ténèbres avec eux. Vandien souriait et ses dents blanches évoquaient un chien montrant les crocs, comme s’il se félicitait du trouble qu’il amenait au sein du jardin. Les sabots des animaux surchargés laissaient des marques profondes dans son terreau. Ses narines perçurent l’odeur de sueur des bêtes épuisées et elle eut de la peine pour eux.

La pitié. C’était un autre sentiment.

— Montre-nous, supplièrent les Limbreth.

Ki se saisit de nouvelles poignées de terre. Elle se concentra au-dessus en classant ses souvenirs à la recherche de ceux qui étaient purs et puissants. Il y avait la femme Romni qui avait perdu sept enfants et son homme à cause de la fièvre sans être tombée malade elle-même ; et puis... ça n’allait pas.

Ses yeux s’ouvrirent en traître en entendant le bruit lourd des sabots et se fixèrent sur les intrus.

— Continue, implorèrent les Limbreth. Ne t’occupe pas d’eux. Ils n’oseront pas te déranger. Dans un moment, ils devront partir ; nous nous en sommes occupés. Continue, montre-nous la pitié.

Il y avait eu les chiens de combat de Kalnor, enfermés dans des cages minuscules et provoqués sans fin jusqu’à ce qu’on les relâche pour un combat à mort au fond d’une fosse. Et ce petit bébé, tout frêle, qui...

— Ki ? Ki... Parle-moi. Par les dieux, regarde-la, Hollyika. On lui voit les os des mains. Ki !

Ses paupières clignèrent mais elle garda les yeux fermés. Elle recentra son esprit. Elle pouvait sentir les intrus debout tout près, en train de la regarder mais sans oser la toucher. C’était comme les Limbreth l’avaient promis. Elle ne pouvait pas voir les bras de Vandien fermement croisés contre sa poitrine pour les empêcher de trembler. Il examinait le jardin autour de lui, étrangement repoussant dans toute sa beauté. L’endroit touchait trop profondément de nombreux recoins de son corps. Il ne comprenait pas ce qu’il voyait, ni ne voulait le comprendre. Ce qu’il voulait, c’était voir Ki consciente de sa présence. Il avait besoin de la serrer fort dans ses bras et de sentir qu’elle l’enlaçait en retour avec la vivacité énergique qui la caractérisait. Il avait peur de toucher cette femme hagarde ; il craignait de briser ses os fragiles. Il se dit qu’une terrible maladie devait être en train de la ronger. Elle irait mieux dès qu’il lui aurait fait repasser la porte saine et sauve. Elle se convulsa comme si un spasme de douleur la traversait et il s’avança pour pouvoir la rattraper si elle tombait. Mais elle resta plantée sur ses deux pieds.

De la terre qu’elle tenait en coupe entre ses mains, quelque chose de merveilleux, de miraculeux, venait de jaillir qui captura le regard de Vandien. Son cœur gonfla douloureusement d’émerveillement en regardant la chose se dérouler. Cela lui rappelait quelque chose, remuait en lui des sentiments refoulés depuis très longtemps. Mais cela ravivait des choses trop puissantes et son cœur refusa. Il leva les yeux de la plante vers le visage de Ki et poussa un hoquet d’horreur. Des lignes de souffrance apparaissaient et gagnaient en profondeur sur son visage tandis que la fleur poussait et fleurissait. En quelques secondes, sa chair sembla fondre au-dessus de ses os, la laissant avec un visage encore plus maigre, les os de ses poignets ressortant de ses bras et les côtes aussi visibles sous sa peau que les membrures d’un chariot sous une bâche. Elle se baissa pour déposer la fleur dans un nouvel endroit. Son corps ravagé chancelait mais elle n’en saisit pas moins deux poignées de terre supplémentaire avec autant de soin que de précision.

Vandien tourna un regard angoissé vers Hollyika, laquelle était toujours à cheval.

— Qu’est-ce qu’il y a ? lui demanda-t-elle d’un ton sinistre. Tu as oublié ce que tu voulais ou tu as changé d’avis ?

— Sois maudite, lâcha-t-il d’un ton égal.

Il s’avança vers Ki d’un pas vif et saisit son poignet avec délicatesse mais fermeté. D’une secousse, il fit tomber la terre de ses mains. Une vrille naissante brunit et mourut en touchant le sol. Ki tourna son visage vers lui et ses yeux s’ouvrirent pour plonger un regard confus dans les siens.

— Je suis venu pour toi. Ki, c’est moi, Vandien. Tu ne te souviens pas de moi ?

— Vandien...

Elle le considéra longuement sans percevoir le moindre murmure de conseil de la part des Limbreth. Sans ses guides, elle devait tâtonner toute seule.

— Vandien. Je tenais tellement à toi. Tu étais vif et impétueux, tu tempérais ma prudence. Oui, tu es à ta place ici.

Elle baissa les yeux vers le peu de terre qui lui restait dans les mains.

— Oui. Je vais prendre le parfum que tu dégages lorsque je plonge mon visage au creux de ton épaule, et l’apparence de tes yeux la nuit lorsqu’ils sont remplis par l’éclat de la lune, et le frottement empressé de tes lèvres et de tes moustaches sur mes paupières lorsque nous nous retrouvons après de longues semaines d’absence sur les routes. Je vais sélectionner la douce invitation de tes mains dans la nuit.

Vandien suivit le regard aveugle qu’elle portait sur ses mains. Par la suite, il ne put jamais se rappeler avec précision ce qu’il vit en train d’y pousser. La beauté de la plante lui fit mal aux yeux, mais cela s’accompagnait aussi de la sensation de voir des choses qui comptaient pour lui être arrachées et vendues à un inconnu. Le trésor secret qui adoucissait ses jours se trouvait exposé au vu et au su de tous, et ce n’était pas quelque chose que d’autres yeux auraient dû contempler.

— Non ! hurla-t-il dans un soudain élan de jalousie.

Il lui fit tomber la plante des mains et l’écrasa sous sa botte.

— Pas trop tôt ! fit observer Hollyika en faisant avancer son cheval noir.

Ses sabots écarlates massacrèrent le parterre, ne laissant derrière eux qu’un des débris luxuriant de terreau et de feuilles arrachées. Ki se mit à trembler comme un épouvantail immobilisé. Sa bouche s’ouvrait mais n’émettait aucun son.

— Ki ! s’écria Vandien en tentant d’agripper ses poignets.

Elle le frappa au visage. Ce n’était pas une gifle mais bien l’impact d’un poing qui écrasa sa lèvre contre ses dents et ouvrit les phalanges de Ki.

Il leva un bras pour parer ses assauts furieux, surpris des réserves de force qu’elle pouvait encore déployer. Il s’éloigna en esquivant des coups qui étaient conçus pour causer de vrais dommages. Mais tout s’arrêta aussi soudainement qu’un vent d’automne. Vandien sentit que la vigueur de Ki l’abandonnait ; cette Ki-là n’était pas dans la condition physique habituelle de sa compagne de route. Il abaissa les bras, laissant tomber sur sa poitrine et ses avant-bras les faibles coups qu’elle lui lançait encore. Il les sentit à peine. Le visage se chiffonna comme celui d’une enfant que l’on vient de punir. Il sut qu’elle était sur le point de s’écrouler.

Hollyika s’avança à leurs côtés et abattit Ki d’un coup de poing au cou d’une efficacité brutale. Ki s’écroula au sol sans même s’agiter. Le regard incrédule de Vandien passa de la femme frêle étendue sur le terreau noir à la Brurjan qui le fixait sous ses paupières mi-closes.

— Pas le temps pour ça. Tu la convaincras plus tard. Pour l’instant, tu la charges sur le cheval pendant que je les tiens à distance.

Tout en parlant, elle avait fait faire un demi-tour à Noir et jeté les derniers mots par-dessus son épaule.

Ils s’étaient approchés en silence. C’étaient les habitants aux cheveux clairs de la petite ferme. Ils arrivaient, le visage figé, les yeux fixes, bâtons, houes et faux portés à l’épaule. Mais comme Hollyika fondait sur eux, les armes furent brandies et fendirent l’air avec un talent inattendu.

Ils ne lancèrent aucun cri de guerre, ni ne parurent même s’intéresser particulièrement à ce qu’ils faisaient. Ils se déplaçaient avec efficacité, se dispersant pour prendre à revers la Brurjan solitaire et sa monture.

Tout se passa très vite. Vandien se baissa pour soulever Ki, dont il fit aisément passer la frêle silhouette par-dessus son épaule.

Il eut plus de mal à la mettre sur le cheval. Sigurd n’avait pas l’habitude de porter de telles charges et n’en avait guère envie. Mais, comme l’avait indiqué Hollyika, on n’avait pas le temps de se faire des politesses. Il balança Ki entre le sac de céréales et leur réserve de nourriture et il se hâta de l’attacher à sa place. Son corps et son esprit fonctionnaient à toute vitesse sous l’effet de l’adrénaline. Il monta sur Sigmund et noua la longe autour du cou de l’animal. Une fois en selle, il tira sa rapière et la brandit. Il n’avait jamais combattu à dos de cheval auparavant et craignait qu’un bâton ne le jette au bas de Sigmund avant même que sa rapière ne soit à portée de qui que ce soit.

Talonnant les larges côtes de Sigmund, il se lança au trot. Hollyika avait déjà réarrangé l’affrontement à son avantage. Son cheval noir avait percé la ligne ennemie en deux endroits, laissant des corps agités de soubresauts étendus au sol derrière lui. Les yeux de Noir brillaient et ceux de Hollyika étaient rougis d’excitation. Le cheval était en lui-même une arme magnifique, tournoyant et frappant dans toutes les directions à l’aide de ses sabots écarlates. Il ignorait les coups de bâtons, bien que sa robe sombre fût tachée de sang brillant là où les faux l’avaient touché. Hollyika se balançait sur sa selle, se déplaçant avec son destrier aussi naturellement que si elle avait fait partie de lui, modifiant son équilibre pour tenir compte de celui du cheval tout en abattant sa lourde épée. À chaque coup, la chair était tranchée jusqu’à l’os, mais les victimes ne lançaient pas un cri. Les paysans tombaient sous ses coups aussi silencieusement qu’ils tressautaient sous les sabots de Noir.

Vandien chargea lourdement en espérant que la rapière qui dansait entre ses mains avait quelque chose d’impressionnant. Mais avant même qu’il ne soit arrivé à portée de la bataille, sa monture sentit le sang et prit sa propre décision. Sigmund leva la tête en reniflant bruyamment et fit une brusque embardée qui faillit désarçonner Vandien. L’animal continua de résister tandis que Vandien tirait sur la bride pour le faire obéir.

— Ce satané cheval... est plus intelligent... que toi !

Les mots de Hollyika lui parvenaient sous la forme de cris haletants.

— Tire-toi... donc... d’ici ! Tu me gênes !

Ce qu’elle démontra en chargeant et en passant si près de lui qu’elle faillit le jeter à bas de son cheval. Les sabots du destrier tracèrent une élégante arabesque dans les airs pour venir frapper deux fermiers qui s’étaient glissés dans le dos de Vandien. L’odeur cuivrée du sang juste sous son nez acheva de décider Sigmund. Il bondit sur le côté, manquant de heurter Sigurd, et se lança dans un galop pesant.

— Passez le pont ! leur cria inutilement Hollyika tandis que les chevaux gris retrouvaient la route.

— Comme si j’avais la moindre voix au chapitre, marmonna Vandien en se cramponnant à la crinière grise et en tentant d’agripper le corps cylindrique de sa monture.

Les chevaux gris dévoraient la route et chaque impact des sabots de Sigmund faisait trembler Vandien. Les chevaux de traits de Ki pouvaient vraiment courir quand ils en ressentaient la nécessité !

Les seuls bruits de lutte provenaient de Hollyika qui haletait des jurons brurjan, et du son de son épée heurtant les bâtons ennemis. Ils s’amenuisèrent rapidement dans le dos de Vandien. Un bref roulement de tonnerre se fit entendre lorsque les chevaux traversèrent le pont magnifique, puis ils retrouvèrent la route. Vandien filait à travers la nuit le long du ruban noir et lisse. Les ténèbres le recouvrirent de leurs mains en coupe, dissimulant son passage aux yeux de tous.

La porte du Limbreth
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